Henner vu par Rodin

septembre 30, 2011

Voici un extrait des Entretiens avec Rodin par Dujardin-Beaumetz (1913) :

Il importe cependant de faire une exception pour le peintre Henner qui fut parmi les bons artistes de la seconde partie du XIXème siècle, parce que, contrairement à la plupart de ses contemporains, il modelait, non pas des aplats, mais par des rondes bosses.

Si l’on a dit, avec raison, que ses modelés sont trop régulièrement ronds, ils n’en sont pas moins charmants et abondants ; il sut faire tourner, évoluer ses figures dans une lumière sans sécheresses; si ses « Madeleines », ses « Naïades » et ses « Nymphes » gainées dans leurs peaux aux clartés d’ivoire n’offrent rien de ces chars succulentes qui, chez Jordaens, appellent le Faune, elles donnent l’impression d’un épiderme souple, satiné, mobile et cependant résistant.

Son étude patiente des maîtres anciens lui avait fait comprendre combien la ronde bosse remplit le tableau, coordonne le sujet, combien elle ajoute de clarté, de charme, d’intimité, je dirais même de volupté, puisque, par le relief aux nuances infinies, elle montre ou évoque toutes les formes à la fois, fait sentir, comprendre ce qu’elle ne montre pas. L’ombre à la fois mystérieuse et lumineuse, aide à faire tourner le corps humain, contribue à en exprimer la plénitude, l’abondance, la solidité, et à en faire une réalité forte, souple et chaude.

La ronde bosse enfin nous donne le clair-obscur, c’est-à-dire l’épaisseur et la profondeur dans le rayonnement d’une lumière plus ou moins tamisée, mais le faisant sentir sur tous les modelés. Par le clair-obscur, on fouille les plans, et on les rend dans toute leur vérité.

Toutes les écoles anciennes se réclamaient de la ronde bosse; c’est en l’étudiant et en montrant les beautés et les ressources qu’elle donne à l’art du peintre, que Henner est rentré dans la tradition des Maîtres et a mérité sa légitime réputation. C’est à tort qu’on lui a reproché de se répéter; la plupart des artistes se répètent et, que l’on dise une ou cent fois l’expression de la nature en employant la même formule, l’artiste ne l’en a pas moins trouvée le premier.

Legros, qui n’était pas tendre, disait de Henner  : « Il ne peint que des mals-blancs; » mais cette critiques aiguë, et même cruelle, contenait aussi la qualité du peintre.

Il est juste de reconnaître la part qu’a eue Henner dans le mouvement d’art contemporain, et ce n’est pas de lui faire un médiocre éloge que de dire que, tout en étant loin de leur fermeté superbe, Henner évoque Prud’hon et même peut-être Vinci.