Henner… Grand Prix de Rome !
août 26, 2011
« […] Nous nous attendions tous à avoir du romain ou du grec. Quant à moi je n’aurais pas pu choisir un sujet qui convienne mieux à ma nature, ce qui ne veut pas dire que j’en fais un chef-d’œuvre. Mon Abel est couché tout le long sur le premier plan. Eve, à genoux, s’élance vers lui. Adam, au contraire, semble plutôt reculer, car il a deviné tout de suite, tandis qu’Eve pourrait encore douter. J’entre ici dans les détails, mais la première condition d’un tableau, c’est la tournure et l’arrangement de l’effet… » écrivait-il à son maître le16 juin 1858.
La compétition semble être empreinte de rivalités et de tactiques peu scrupuleuses, et Henner a bien failli se faire avoir… :
« […] Pendant que je concourais pour le Prix de Rome, Picot vit l’esquisse de mon tableau et me conseilla de mettre un bout de draperie à mon Eve. Quelques jours après, Heim, devant cette même esquisse, me dit : « Pourquoi avez-vous mis une draperie à cotre Eve ? Cela n’a pas le sens commun. » Je lui répondis : « C’est sur le conseil de M. Picot ! » (Navré d’avoir donné tort à un collègue), Heim s’empressa d’ajouter : « Eh bien supposez que je vous ai rien dit et que M. Picot ne vous a rien dit non plus, agissez à votre idée… ».
Si on observe la version finale, primée, du tableau Adam et Ève retrouvant le corps d’Abel, on s’aperçoit que finalement Henner a bien agit à sa guise : ni draperie, ni nu entier, c’est la longue chevelure d’Eve qu’il utilise comme un cache-sexe ornemental.
(Extraits de Jean-Jacques Henner, La jeunesse d’un peintre, de 1847 à 1864, Musée des Beaux-arts de Mulhouse, Editions du Rhin).
Henner portraitiste… le portrait de M. Montaubin, sous-préfet d’Altkirch
août 23, 2011
Ce portrait de grandes dimensions contraste étonnamment avec les autres portraits de cette période, tant par sa taille que par son traitement pictural : contrairement à son habitude, Henner a peint avec précision tous les accessoires de l’uniforme, sans toutefois sacrifier aux détails. D’ailleurs le sous-préfet, qui fut vraisemblablement le premier alsacien qui possédait des lunettes de soleil a tenu à poser avec ces accessoires. D’après cet extrait d’une lettre qu’il adressa à son maître le 30 septembre 1855, il en était assez content :
« Il y a plus de huit jours que le portrait du sous-préfet est terminé ; il en est enchanté, ainsi que toutes les personnes qui l’ont vu jusqu’ici. Quant à moi, au point de vue de l’art, c’est ce que j’ai encore fait de mieux… »
(Extraits de Jean-Jacques Henner, La jeunesse d’un peintre, de 1847 à 1864, Musée des Beaux-arts de Mulhouse, Éditions du Rhin).
A propos du Christ de Henner
août 20, 2011
« Il m’est arrivé une chose bien étonnante pendant que je travaillais à ce Christ. Je l’avais fait d’après mon modèle blanc, celui qui est d’un si beau ton, mais qui est très musclé et tout rempli de bosses. Quand mon italien est venu poser pour la tête, il m’a semblé beaucoup plus simple, et par conséquent beaucoup plus beau; alors, j’ai corrigé d’après lui, en marquant mes nouvelles lignes avec un pinceau dans ma peinture. Le lendemain, j’avais une séance avec mon modèle blanc; cela m’ennuyait beaucoup, j’aurais voulu le renvoyer. Eh bien ! Figurez-vous que, quand il s’est couché, je l’ai vu simple comme l’Italien ! Et j’ai continué à travailler d’après lui ! »
(Entretiens de JJ Henner par Emile Durand-Gréville, 21 mars 1879)
Henner copiste…. de Filippo Lippi
août 16, 2011
A l’occasion d’un séjour d’une semaine dans la ville italienne de Prato, en compagnie de De Conninck, Henner copia une fresque de Lippi, conservée dans la cathédrale de la ville. En date du 29 juillet 1860 il relate dans son journal quelques difficultés techniques.
« […] Nous rentrons de Prato avec De Conninck, où nous avons passé toute la semaine à faire une copie de cette belle peinture de Filippo Lippi. J’avais pris du papier trop gros et je n’avais pas d’huile blanche et des pinceaux extrêmement usés ; je me suis bien promis de me rappeler de cela ; la peinture est déjà assez difficile, quand on a les meilleurs moyens possibles, les outils les plus commodes, pour qu’on n’ait pas besoin de se créer des difficultés soi-même. Je ne fais pas assez la simple masse ; je me laisse toujours trop emporter par le creux des ombres et les brillants des lumières ; et surtout par la principale chose, la sauvegarde éternelle, le dessin ; je ne peux pas me faire à dessiner avant de peindre. Je me le suis cependant promis, déjà tant de fois. Je n’ai donc pas fait une esquisse aussi bonne que je l’espérais ; c’est égal, cela me donnera toujours un bon souvenir du tableau ».
Puis, quand il adresse sa lettre à une femme, il aborde Filippo Lippi d’une manière bien plus romanesque. Voyez quel récit il livre le même jour à un destinataire féminin :
« Hier soir nous sommes rentrés de Prato, petite ville à quelques lieues de Florence où nous avons passé la semaine à piocher comme des malheureux à faire une esquisse d’une admirable fresque de Filippo Lippi, peintre très grand, qui précédait de beaucoup Raphaël et qui est presqu’inconnu ailleurs qu’ici. Il était moine mais à ce qu’il paraît fort peu scrupuleux, car il a enlevé une jeune religieuse et s’est retiré à Spolète où nous avions déjà une de ses peintures et où il est mort empoisonné. L’église de Prato est un bijou, toujours style pisan, marbre vert et noir :ces peintures sont dan le chœur de sorte que avons pu y travailler toute la journée… ».
(Extraits de Jean-Jacques Henner, La jeunesse d’un peintre, de 1847 à 1864, Musée des Beaux-arts de Mulhouse, Éditions du Rhin).
Le travail pour Viennot
août 9, 2011
« J’ai rencontré ces jours-ci quelqu’un qui a connu Viennot, un peintre du temps de ma jeunesse.[…] Vous savez que je n’étais pas riche en ces temps-là. […] C’était un homme sans aucun talent, mais assez instruit, parlant bien, dont la spécialité était de faire des portraits à l’huile, de grandeur naturelle, d’après des photographies. Je ne sais pas comment il s’arrangeait, mais il obtenait des commandes, non seulement de Paris, mais encore de toute l’Europe et même d’Amérique. Il se réservait les têtes et les mains, et faisait exécuter les vêtements par des élèves beaucoup plus forts que lui. Quand on avait à peindre une croix ou une broche de femme, cela se payait à part, cinq francs. Viennot me donna de l’ouvrage. C’était en 1857, dix-huit mois avant mon prix de Rome. Vous vous imaginez si j’étais heureux. J’aurais pu gagner facilement vingt francs par jour s’il y avait eu de la besogne tout le temps; j’en ai même gagné vingt-cinq. En tous cas ma moyenne était de dix francs. Jamais je n’avais rêvé pareille richesse. Je m’achetais alors une montre ! »…
(Entretiens de Jean-Jacques Henner par Emile Durand-Gréville, 30 décembre 1884)
Au sujet de la marée de Venise
août 6, 2011
« J’ai fait une drôle de remarque en travaillant à cette étude. Le premier jour je m’étais installé sur une des marches de l’escalier du premier plan, bien qu’elle fût souillée d’immondices. Le lendemain, je trouve les marches tout à fait propres. -Est-ce que les voisins auraient nettoyé les marches à mon intention ? pensais-je. Là-dessus, je me place sur la marche la plus basse et je recommence à travailler ; mais au bout d’une demi-heure, voilà que l’eau envahit cette marche. Je monte un peu plus haut: une demi-heure après, je suis forcé de battre en retraite. C’était la marée ! »…
(Entretiens de Jean-Jacques Henner par Emile Durand-Gréville, 12 novembre 1883)
Sur l’Espagne
août 2, 2011
« Henner a fait un voyage en Espagne. Ses impressions sont très originales.[…] Les paysages espagnols l’ont frappés plus encore que les peintures. Les régions de la péninsule qu’il a traversées sont desséchées: « C’est un pays féroce, » dit-il, en appuyant sur l’adjectif pour lui donner encore plus de force. L’intérieur sombre des églises lui a fait une impression profonde; on pourrait dire qu’il a retrouvé dans leur clair-obscur, ponctué de points brillants – dorures d’autels ou flèches de grilles- le type même de ses tableaux, faits de clairs brillants et de fonds sombres. »
(Entretiens de JJ Henner par Emile Durand-Gréville, 21 juillet 1883)










